VIVONS HEUREUX VIVONS CACHES..
Quand on se promène dans les rues de Budapest, surtout dans les arrondissements V, VI, VII, VIII et IX, on erre dans le cœur sacré de la ville, on voit surtout des façades austro-hongroises assez monumentales. Mais la vraie ville ne se trouve pas sur la rue. Elle se trouve derrière les portes cochères. Durant environ 48h et pas plus, j'ai arpenté les quartiers m'amusant à deviner ce qui pouvait être intéressant à visiter en fonction des façades... certains immeubles parfois ouverts étaient accessibles, mais le jeu, pour la majorité, résidait à attendre qu'une personne sorte pour pouvoir se faufiler et découvrir, comme quand on déballe une surprise, quelle cours m'attendait à l'intérieur. Chaque immeuble historique appelé bérház ( maison à louer) s’organise autour de ces cours intérieures. Ce n’est pas un détail esthétique : c’est le principe fondamental de l’habitat urbain à Budapest entre 1850 et 1914. L'explosion démographique due au Compromis austro-hongrois de 1867 fait passer la ville en quelques décennies, d’une cité provinciale à une métropole européenne. Les cours intérieures
répondent à trois contraintes que sont le fait de densifier la ville rapidement,loger plusieurs classes sociales dans un même bâtiment et amener de la lumière dans des îlots urbains extrêmement compacts. Le modèle vient en grande partie de Vienne, elle-même héritière des palais italiens de la Renaissance (palazzo), mais il est adapté à une ville beaucoup plus dense. Contrairement à Paris, Budapest n’a pas d’immeuble haussmannien homogène: un seul immeuble peut contenir plusieurs dizaines de logements. Cette société verticale révèle aussi dans les cours une hiérarchie sociale, le Rez-de-chaussée côté rue sont souvent des commerces, cafés, ateliers, parfois écuries autrefois, le 1er étage (l’étage noble) présente de grands appartements bourgeois avec plafonds de 4 m, parquet, stucs ... les étages supérieurs sont des logements plus modestes et pour finir l'aile sur cour et le fond de parcelle pour les ouvriers, domestiques, petits ateliers. La cour n’était pas décorative : c’était une machine sociale. On y lavait le linge, les enfants y jouaient, les artisans travaillaient, les voisins observaient les voisins. Budapest a longtemps été une ville de vie collective plutôt que privée. Les influences architecturales sont d'un mélange très caractéristiques:
Renaissance italienne (organisation en quadrilatère),
baroque viennois,
éclectisme du XIXe siècle,
puis Sécession hongroise (Art nouveau national) avec Zsolnay, céramiques colorées, ferronneries végétales.
La particularité budapestoise : la cour est souvent très profonde et verticale. Les façades sur cour sont presque aussi travaillées que celles sur rue, signe que les habitants passaient plus de temps là que sur les trottoirs.
La Verticalité des Cours intérieures
Ce qui impressionne dans les cours intérieures de Budapest, c’est leur hauteur vertigineuse. Souvent étroites mais entourées de quatre ou cinq étages de galeries superposées, elles donnent l’impression d’un véritable puits de lumière urbain. Moi qui aime prendre des photos en "bottom" (orthogonal), j'ai pu ici m'amuser à cet exercice et ainsi rendre un peu cette impression de hauteur ainsi que les matériaux utilisés.
Cette verticalité répond d’abord à un besoin de densité : à la fin du XIXᵉ siècle, la ville grandit rapidement et l’on construit en profondeur sur des parcelles longues et étroites. Monter permet de loger plus d’habitants sans étendre la ville. Elle a aussi une fonction pratique : la cour agit comme une cheminée naturelle, favorisant la lumière et la circulation de l’air.
Enfin, cette hauteur crée un effet théâtral. Les galeries, escaliers et ascenseurs visibles mettent en scène la vie quotidienne. Les voix résonnent, les regards se croisent d’un étage à l’autre.
À Budapest, la cour n’est pas seulement un espace intérieur : c’est un vide vertical qui structure toute la sociabilité de l’immeuble.

Les ascenseurs : symbole révolutionnaire de modernité et de statut
Budapest est une ville étonnamment précoce pour les ascenseurs. Entre 1890 et 1910, installer un ascenseur devient un argument immobilier majeur. La ville veut rivaliser avec Vienne, Berlin et Paris. Mais l’ascenseur n’est pas seulement technique : il marque la position sociale dans l’immeuble. L ’étage noble … est pourtant sans ascenseur ... au départ, les ascenseurs n’allaient pas toujours au premier étage. Pourquoi ? Parce que la bourgeoisie considérait que monter un seul étage par un escalier monumental faisait partie du rituel. L’effort physique faisait office de filtre social. Les ascenseurs desservaient surtout concerner les étages élevés, les appartements loués et parfois les domestiques. Les ascenseurs anciens à cage ouverte sont un un des éléments les plus typiques de Budapest, parfois les cabines sont encore en bois et surtout les structures en ferronnerie apparente. On parle souvent d’ascenseurs « de théâtre ». Ils sont inspirés des technologies allemandes et autrichiennes, mais leur esthétique vient de la Sécession (Art nouveau centre-européen). Ils sont volontairement visibles dans la cage d’escalier : la modernité devait se montrer. Ils apparaissent au moment où l’électricité se généralise dans la ville (Budapest est l’une des premières villes d’Europe électrifiées). J'aime beaucoup comment s'enroulent les escaliers autour de ces ascenseurs, une courbe autour d'un axes droit et métallique ou carrelages, couleurs et parfois végétation ornent ces aménagements. La fonction sociale de l'ascenseur transforme la hiérarchie, avant lui, plus on montait haut, plus on était pauvre (comme à Paris au XIXe). Après lui, les étages élevés deviennent attractifs : plus lumineux, moins bruyants, plus sains. Budapest fait donc partie des villes où la modernité technique modifie directement l’organisation sociale de l’habitat.
Les escaliers : théâtre de la vie quotidienne
Si la cour est le cœur, l’escalier est la scène. Ceux qui connaissent mon travail savent que je suis un addict aux escaliers dans les photos de ruines , tant pour le rendu esthétique que tout ce qu'ils racontent d'un point de vue de l'histoire des lieux et également les images sociales qu'ils révèlent. Ici, les escaliers comme les édifices nous racontent tout de l'histoire de la ville, ses influences, ses époques et ses multiples fonctions. Dans les immeubles budapestois, la cage d’escalier n’est pas un espace utilitaire. C’est un espace architectural majeur. Les escaliers sont souvent monumentaux parce que l’immeuble de rapport austro-hongrois est une version démocratisée du palais aristocratique. On retrouve des escaliers à double révolution, des paliers ouverts, des galeries circulantes (gangos ház). Ces galeries extérieures, qui donnent sur la cour, sont typiques de Budapest. Elles permettent d’accéder aux appartements et servent aussi de balcon collectif. Les influences sont aussi diverses : palais viennois baroques, immeubles berlinois (Mietskaserne) et patios méditerranéens. Mais Budapest ajoute une dimension climatique : les galeries ouvertes permettent de ventiler les appartements durant les étés chauds du bassin des Carpates.
L'escalier est comme la cours un lieu social, avant l’ère des interphones et des portes blindées, l’escalier était un lieu de rencontre permanent ou les voisins discutent mais aussi surveillent, échangent de la nourriture, s'entre-aident, préviennent et annoncent. On peut dire que la sociabilité de Budapest s’est construite verticalement. Aujourd’hui encore, beaucoup d’habitants passent plus de temps à discuter sur le palier que dans un salon. C’est une architecture conçue pour voir et être vu.
Pour résumer, les immeubles historiques de Budapest ne sont pas seulement un style architectural. Ils constituent un système urbain complet hérité de l’Empire austro-hongrois : une ville dense, collective et hiérarchisée, mais étonnamment moderne pour son époque.
La cour : organise la vie commune.
L’ascenseur : introduit la modernité sociale.
L’escalier : maintient le lien humain.
Comprendre ces bâtiments, les photographier , c’est comprendre Budapest elle-même, c'est la visiter autrement , c'est une ville qui n’existe pas seulement dans ses avenues monumentales, mais dans ses espaces partagés, cachés derrière de lourdes portes cochères, ce qui est aujourd'hui mon mailleur souvenir de cette ville ou j'ai joué à cache cache avec les architectures cachées d'un quartier à l'autre...
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MANU

































































































































































































































